Tutto a posto e niente in ordine


Tutto a posto e niente in ordine (1974)Tutto a posto e niente in ordine (1974, 110min)
VF: Chacun à son poste et rien ne va (2013, 105min)

réalisateur et scénariste : Lina Wertmuller

AVEC Luigi Diberti, Eros Pagni, Giuliana Calandra, Lina Polito, Nino Bignamini …

Synopsis: Un groupe de jeunes Italiens du Sud, riches de leurs seuls rêves de fortune, vient s’installer à Milan. Adelina, Carletto, Gigi ou bien encore Sante cherchent à s’intégrer dans la métropole avec l’enthousiasme et la force de ceux qui n’ont rien à perdre. Mais leurs rêves ne vont pas tarder à se confronter à la cruauté de la grande ville et de la vie moderne…

note: 6 /10

De temps en temps, je trouve des critiques françaises d’anciennes comédies italiennes. C’est généralement le cas a l’occasion d’une sortie programmée au cinéma (ou en DVD) en France. Ce film est sortie en salles en France en février 2013 soit environ 40 ans après sa sortie en Italie! Voici la critique de Pierre Charrel paru en juin 2012 :

Initiée par l’édition en DVD de trois de ses films en 2011, l’entreprise de redécouverte en France de la réalisatrice italienne Lina Wertmüller franchit une nouvelle étape en ce mois de juin 2012. Le Festival de la Rochelle projette en effet, à l’occasion de sa quarantième édition, trois films (1) de la réalisatrice italienne : Mimi métallo blessé dans son honneur (1972), Film d’amour et d’anarchie (1973) ainsi que Chacun à son poste et rien ne va (1974). Quant au dernier de ces titres, il était jusqu’à maintenant inédit en France. Or on ne pourra que se féliciter que les cinéphiles hexagonaux aient enfin accès à cette œuvre. Si Chacun à son poste et rien ne va vient confirmer la cohérence thématique et formelle de l’univers de Lina Wertmüller – le film travaille un matériau scénaristique et esthétique s’apparentant certainement à celui de Mimi métallo… (2) – ce long métrage témoigne aussi de la capacité de la cinéaste à renouveler avec talent l’approche de l’univers défini avec Mimi métallo…

Les séquences inaugurales de Chacun à son poste… font en effet immanquablement écho à Mimi métallo… À tel point, d’ailleurs, que ce septième long métrage de Lina Wertmüller semble d’abord prendre des allures de remake déguisé de Mimi métallo… À l’instar de ce dernier, Chacun à son poste… s’attache lui aussi à des prolétaires du Mezzogiorno – Gigi (Luigi Diberti), Carletto (Nino Bignamini) et Adelina (Sara Rapisarda) – venus quêter une vie meilleure dans la septentrionale et opulente Milan. Pour narrer ces premiers instants de la course à la réussite de Gigi, Carletto et Adelina, Chacun à son poste…  use en outre d’une grammaire visuelle identique à celle de Mimi métallo… Notamment parce que la caméra de Lina Wertmüller parcourt alors une échelle des plans aussi large que dans Mimi métallo… Alternent ainsi durant le début de Chacun à son poste… des plans généraux, dépeignant nos trois Méridionaux comme noyés dans la foule ou dans la circulation automobile de Milan, et des très gros plans sur les visages de ces mêmes personnages, emplissant tout l’écran de leur effarement ou de leur fascination face au tumulte de la métropole lombarde. Et les mines alors affichées par Gigi ou Adelina sont d’autant plus spectaculaires que Chacun à son poste… obéit à une direction d’acteurs semblable à celle de Mimi métallo… Chacun à son poste… s’appuie sur des interprètes aux trognes baroques – que ces visages soient naturellement « atypiques » ou rendus grotesques par le maquillage – et que Lina Wertmüller laisse aussi libres d’exploiter leurs capacités expressives qu’elle le faisait avec Giancarlo Giannini et Mariangela Melato dans Mimi métallo… Comme dans ce dernier film, Chacun à son poste… offre donc une interprétation hypertrophiée de la commedia all’italiana s’observant, par ailleurs, à propos des dialogues. Les premiers échanges entre les personnages de Chacun à son poste… sont en effet aussi étincelants et tonitruants que ceux que l’on pouvait entendre dans Mimi métallo…, générant souvent d’irrésistibles moments comiques.

Menée tambour battant, l’ouverture de Chacun à son poste… vient donc attester, comme Mimi métallo…, de la puissante capacité de Lina Wertmüller à pousser les archétypes de la comédie transalpine dans leurs ultimes retranchements. Mais si par la suite Chacun à son poste… continue à travailler de manière pareillement décomplexée le registre de l’hyper-bouffonnerie (3), la réalisation emprunte aussi d’autres voies. Chacun à son poste… déploie ainsi une veine documentaire venant contraster avec la théâtralité assumée des séquences drolatiques. Extrêmement mobile, la caméra de Lina Wertmüller semble voler d’un lieu à un autre de Milan, photographiant ici avec une attention presque ethnologique des murs ornés de graffitis politiques, enregistrant là de manière très détaillée la réalité du travail dans les abattoirs ou dans les halles de la cité lombarde. Participent encore de cet état des lieux sur le réel urbain italien des années 70 ces plans consacrés aux grands ensembles jaillissant alors à la périphérie de Milan.

Faisant donc cohabiter l’artificiel et le véridique, Chacun à son poste… met pareillement en présence des éléments antithétiques en combinant comique et tragique. Alors que Mimi métallo… ne déviait jamais de sa ligne bouffonne, Chacun à son poste… révèle progressivement une dimension authentiquement dramatique. Celle-ci s’exprime notamment au travers du destin du couple formé par Sante (Renato Rotondo), un Sicilien fraîchement débarqué à Milan, et par Mariuccia (Lina Polito), une petite vendeuse dont il s’est épris. Cette histoire d’amour est d’abord traitée sur un mode cocasse. Lina Wertmüller tire le meilleur parti comique des difficultés de Sante – sorte de clone du personnage composé par Giancarlo Giannini dans Mimi métallo… – à séduire Mariuccia, une blonde urbaine aux cheveux courts, cousine lointaine de la jeune femme campée par Mariangela Melato dans Mimi métallo… Mais une fois nouée, l’idylle vire au cauchemar… Bientôt marié, le couple – aussi fertile qu’ignorant des techniques de contraception – doit en effet affronter des grossesses multiples, les faisant parents de sept enfants ! Épuisée par ces naissances à répétition, Mariuccia en viendra à envisager l’avortement à une date à laquelle celui-ci n’a pas encore été légalisé en Italie. (4) Et c’est un malaise certain que provoque la séquence montrant Mariuccia se rendant clandestinement chez un médecin, s’apparentant en réalité plus à un boucher qu’à un homme de l’art. Une pareille désespérance baigne les dernières images de Sante qui, après s’être tué à la tâche pour nourrir sa très nombreuse famille, ne trouvera d’autre solution que de se vendre à un groupe fasciste, devenant malgré lui un acteur de la stratégie de la tension ravageant alors l’Italie.

Ne se contentant pas d’exploiter les recettes comiques, pourtant couronnées de succès, mises au point à l’occasion de Mimi métallo…, Lina Wertmüller compose donc avec Chacun à son poste… un spectacle cinématographique à la fois bigarré et maîtrisé. La fiction la plus ostensible y côtoie la captation documentaire. De même que le rire y devient souvent grinçant pour, finalement, laisser place à une réelle tristesse. Et en explorant ainsi de nouveaux modes de mise en scène, Lina Wertmüller confère une force accrue au propos politique et polémique de Chacun à son poste… Car, si ce dernier vient à différer de Mimi métallo… quant à sa dimension formelle, Chacun à son poste… participe, on l’aura compris, d’une même et virulente dénonciation de toutes les formes de domination alors en vigueur en Italie. Que celles-ci soient économique – Chacun à son poste… montre le monde du travail comme un espace totalement soumis à la loi d’airain du capitalisme -, politique – l’Italie d’alors semble, selon Lina Wertmüller, gangrenée par un fascisme ne prenant même pas la peine de se dissimuler – et enfin sexiste – à la dénonciation de l’interdiction de l’avortement, la cinéaste ajoute les motifs du viol, déjà présent dans Mimi métallo…, et de la prostitution, balayant ainsi les principaux symptômes de la domination masculine.

 

Relevant donc bien évidemment de ce qu’il est coutume d’appeler le cinéma engagé,  Chacun à son poste… ne se réduit pas pour autant à une exaltation hagiographique du petit peuple en proie à l’oligarchie triomphante. C’est en effet par un double constat d’échec que se clôt Chacun à son poste… Le film enregistre lors de sa séquence finale tant l’impuissance de ses personnages prolétaires à s’émanciper que leur part, relative, de responsabilité personnelle dans cette défaite. Ni Gigi, ni Carletto, ni Adelina – ainsi que la plupart des figures secondaires qui les entourent – n’auront réussi à se départir suffisamment de leur individualisme. Celui-ci trouve notamment à s’exprimer au travers d’un consumérisme (5) allant crescendo au fil du film. Et c’est cet égoïsme qui constitue, en réalité, l’obstacle majeur contre lequel viennent se briser la plupart des entreprises d’émancipation collective narrées par Chacun à son poste… (6)

C’est donc d’une indéniable liberté de pensée que témoigne le propos politique, certainement militant mais nullement naïf, de Chacun à son poste et rien ne va. Un film tout aussi libre quant à sa forme puisque celle-ci assume avec brio des partis-pris esthétiques a priori aussi périlleux que ceux de l’outrance et de l’hétérogénéité. Et formons in fine le vœu que la mise en avant du cinéma de Lina Wertmüller par le Festival de la Rochelle, ainsi que par SNC, permettent à cette cinéaste de (re)conquérir les cinéphiles français !

(1) Ce sont, par ailleurs, les trois titres édités en DVD par SNC en novembre 2011.
(2) Étant donnée la longueur, certaine, des titres des films de Lina Wertmüller et afin de faciliter la lecture de l’article, nous n’évoquerons plus désormais Mimi métallo blessé dans son honneur que par le seul nom de son héros. Quant à Chacun à son poste et rien ne va, nous le désignerons de la sorte : Chacun à son poste…
(3) Entre autres exemples, citons cette extraordinaire séquence voyant un ex-prisonnier, dont l’allure et les manières évoquent celles du Renard de Pinocchio, se venger de l’un de ceux qui l’a jeté en prison en faisant enduire intégralement d’excréments la voiture de sa victime…
(4) Il faudra attendre 1978 pour que la République italienne accorde enfin ce droit à ses citoyennes.
(5) Cette passion consumériste trouve ainsi à s’exprimer lors d’une séquence au comique grinçant voyant Adelina témoigner spectaculairement de son attachement viscéral à son téléviseur…
(6) Notons que c’est au même constat qu’aboutit un cinéaste tel que Nanni Moretti… qui, pourtant, voue une détestation hautement affirmée à l’encontre de Lina Wertmüller ! Cette dernière la lui rendant bien par ailleurs… Des films tels que Je suis un autarcique, Ecce bombo et Sogni d’oro – pour ne citer que les premières œuvres du cinéaste – ne cessent en effet de démontrer l’impuissance de leurs personnages à dépasser leur individualisme et à agir de concert, en dépit de leurs velléités affichées de transformation sociale. Et les filmographies de Nanni Moretti comme de Lina Wertmüller portent un éclairage somme toute semblable sur les causes de la non concrétisation des espoirs soulevés à gauche par l’agitation estudiantine et ouvrière de la fin des années 1960.

Bande Annonce / générique du film.

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