HABEMUS PAPAM


habemus papam 2011HABEMUS PAPAM (2011 – 102min)
VF: Nous avons un pape

Réalisateur : Nanni Moretti
Scénaristes: Nanni Moretti, Francesco Piccolo et Federica Pontremoli

Avec Michel Piccoli ... le Pape
Nanni Moretti … Le psychanalyste
Margherita Buy … La psychanalyste

Synopsis: Après la mort du Pape, le Conclave se réunit afin d’élire son successeur. Plusieurs votes sont nécessaires avant que ne s’élève la fumée blanche. Enfin, un cardinal est élu ! Mais les fidèles massés sur la place Saint-Pierre attendent en vain l’apparition au balcon du nouveau souverain pontife. Ce dernier ne semble pas prêt à supporter le poids d’une telle responsabilité. Angoisse ? Dépression ? Peur de ne pas se sentir à la hauteur ? Le monde entier est bientôt en proie à l’inquiétude tandis qu’au Vatican, on cherche des solutions pour surmonter la crise…

note:  7+ /10  (de Paul Napoli)
critique française

Joli film de Nanni Moretti.
Excusez la redondance tant il est rare qu’un film de Moretti ne soit pas « joli ».

Alors soyons précis et explicitons ce qualificatif. Il ne s’agit sans doute pas de « joliesse » formelle. Le film ne dégage pas une esthétique spécialement capable de susciter chez le commentateur lambda ce terme là. Disons que le style est comme toujours très simple, plutôt direct, totalement focalisé sur les acteurs, plus que sur les décors ou les effets de lumières. La caméra reste discrète, ne joue pas la comédie, ne se prend pas pour une virtuose du mouvement. Souvent fixe, elle scrute les visages, reste très près des comédiens, attentive aux ruptures de tons dans les expressions et qui produisent le rire.

Ce rire n’est jamais méchant, on le notera, ni agressif. Bien au contraire, grâce à la proximité de la caméra, le jeu très doux des acteurs, le débit calme des dialogues et la solennité du lieu comme du sujet, le film reste marqué par une sorte de délicatesse, pleine de tendresse pour les personnages, même si le propos est volontiers taquin à leur encontre.

Il ne s’agit pas ici de fustiger l’organe politique ou idéologique que représente l’État pontifical. Dès le départ, le gauchiste Moretti accompagne la grosse machine ecclésiastique, dans son cérémonial, dans son organisation, mais également dans son désarroi, avec beaucoup de bienveillance et de respect. Pas de jugement. Pas d’attaque grossière, frontale.

Bien entendu la critique existe, mais elle vient de façon beaucoup plus fine et intelligente. Par ailleurs, elle ne peut être taxée d’unilatéralisme. Le personnage du psy que joue Moretti est tout aussi paumé que les cardinaux, tout aussi imbu de sa personne, de sa fonction, de son savoir, tout aussi incapable de résoudre le problème du pape.

Tous unis dans la perplexité et la faiblesse humaine, tous sont troublés, apeurés, interrogatifs, tous sont des hommes, confrontés à la peur et l’incertitude, l’égocentrisme et l’hypocrisie, mais également l’espoir et l’amour, l’écoute et l’entraide. Vous ne déplorerez aucun casus belli à l’encontre de l’Église donc, mais un regard plutôt attendri du cinéaste à l’égard de ces cardinaux un peu puérils, qui se chamaillent comme des gosses. Mais le psy, la caution scientifique, n’est pas en reste. Son enthousiasme à organiser un tournoi de volley entre les cardinaux est aussi réjouissant que les vaines tentatives des cardinaux australiens de se barrer du conclave pour aller voir une exposition du Caravage avant de plier les gaules et retrouver leurs pénates. C’est toujours pareil avec Moretti : on rit de la mauvaise foi et des enfantillages des êtres humains tout en gardant un regard très affectueux sur eux. Savant et délicat dosage d’humour et de compréhension, un cinéma de l’empathie.

Mais il faut garder à l’esprit que tout ce que je viens d’évoquer n’est que l’enveloppe du fruit, la chair est d’autre nature. Là encore, sa consistance a déjà été explorée par Moretti. Il ne vous échappera pas en effet que le film parle de cette liberté qu’un individu s’octroie, celle de prendre le temps de la réflexion, de se comprendre.

Comme dans le très « joli » « Caos Calmo », un certain Melville (hommage à Jean-Pierre ou Herman?) joué par Michel Piccoli, qui vient d’être élu pape, s’échappe du Vatican, fuit l’évènement parce qu’il lui faut réfléchir. Seul personnage un tant soit peu mature, il se trouve de suite accablé par les responsabilités que les autres lui mettent sur le dos. Juste avant son élection il faut entendre les supplications intérieures et honteuses des cardinaux implorant : « pas moi, Seigneur, je t’en supplie, pas moi! » C’est donc à lui qu’on refile la patate chaude. C’est lui qui endosse le rôle du père, et il se demande à juste titre s’il s’en sent capable. La réponse négative a priori l’oblige à fuir.

Peser la question nécessite du temps, beaucoup plus que de maigres secondes. Comme le papa veuf de « Caos calmo », le temps se doit d’être suspendu. A durée indéterminée, et ce, pour des raisons inconnues. Que ce soit pour des « carences de soins » dans l’enfance ou des ambitions théâtrales déçues, cela n’a pas bien grande importance finalement.

Le film respire la liberté, celle du pape qui ne veut pas être pape, celle du garde suisse qui danse en se goinfrant dans la chambre du pape, celle des cardinaux qui veulent faire l’école buissonnière. Qu’elle soit refusée ou accomplie, la liberté est partout présente dans les histoires de ce film, comme dans cette caméra détachée des injonctions et des tendances esthétiques du cinéma actuel. Et c’est une très grande fenêtre qui s’ouvre sur le Vatican, sur l’Italie, sur le théâtre, un peu aussi sur la psychanalyse, un grand bol d’air frais, un cinéma formidablement vivant, sain, ouvert.

En fin de compte, cette attitude très respectueuse, très proche est d’une fraîcheur tout à fait réjouissante. Ma femme et moi avons passé un très agréable moment de cinéma.

Bande Annonce Version Française

Merci Alligator pour ta critique et voici 2 critiques intéressantes lu sur un forum français de cinéma:

Thaddeus (Nantes):

Rien de tel qu’un Nanni Moretti pour se rassurer, se dire que le cinéma affiche toujours une sacré santé, et continuer à croire en la vigueur et en l’intelligence de cet art lorsque bien des auteurs chéris affichent de sérieux coups de fatigue. Nanni prend son temps (cinq ans entre La Chambre du Fils et Le Caïman, autant entre Le Caïman et ce petit dernier), et c’est pour éblouir à chaque fois.

Après son formidable Caïman donc, et la charge incendiaire qu’il portait à Berlusconi, Nanni Moretti s’attaque au Vatican. Certains voyaient déjà le cinéaste déboulonner l’institution et tirer à boulets rouges sur la communauté cléricale ; c’est oublier que, comme tous les grands réalisateurs, Moretti n’aime rien tant que prendre les attentes à contre-pied et emprunter des chemins de traverse.

Notre homme est foncièrement laïc, profondément athée : première fausse piste. Il s’octroie ici le rôle savoureux d’un psychanalyste légèrement caricaturé, juste comme il faut, dépassé par les événements, contraint à une captivité forcée dont il va peu à peu prendre goût. Psychanalyse contre Église : sacré sujet, et deuxième fausse piste, ou plus exactement piste biaisée, appréhendée à revers, avec un sens réjouissant de l’ironie et une touche de burlesque bien de chez lui. Ces deux « religions », Moretti les renvoie dos à dos, mais pas tout à fait de la même manière. D’un côté, il octroie quelques coups de griffe bien sentis à une discipline qui se révèle impuissante à soigner le mal du Pape nouvellement élu, et dont la pertinence est mise à mal par certaines croyances absurdes (la psy et son obsession du manque de soins). De l’autre, il fait du conclave une réunion de vieux messieurs désemparés par la détresse et le doute de celui qu’ils ont choisi comme leur guide spirituel. Le cinéaste les regarde avec tendresse et amusement : des anxiolytiques dont se gave l’un d’entre eux jusqu’aux parties de cartes qui les occupent pour combler leur temps et oublier leur désarroi, le portrait est chaleureux, cocasse, compréhensif. Pourtant, le film se couvre en permanence d’une inquiétude latente, tenant moins de la crise de foi que de la peur de ne pas être à la hauteur des responsabilités qui nous incombent. Il suffit d’un plan sur Moretti, tête baissée, résigné dans sa chambre-cellule le premier soir, tandis que les lamentations d’un cardinal en plein cauchemar résonnent entre les murs, pour exprimer cette angoisse. Moretti c’est aussi une voix, un visage, un port, une stature à la fois anguleuse et fascinante : il a déjà bâti des films sur sa personne, et son charisme naturel suffit aisément à captiver le regard et l’attention, mais cette fois (comme dans son dernier film, où il cannibalisait néanmoins les dernières scènes, dans le rôle de son pire ennemi !) il offre à un monstre sacré le centre de gravité de son récit.

Au cœur du film, de sa problématique, le formidable personnage de Melville, que l’immense Piccoli, toute en rondeur hébétée, passive, porte à des sommets d’incarnation ahurie. Nulle crise de foi chez lui, seulement cette terreur blanche et paralysante face à la tâche qui lui allouée, ce gouffre tétanisant au-dessus duquel il se voit penché. Ses déambulations romaines, sa confrontation avec une altérité qu’il découvre, sa rencontre avec une troupe de comédiens jouant Tchékhov élargissent le film, qui s’offre alors une folle perméabilité, ouvre sur différents registres de réflexion tenant du principe d’incarnation, du rôle cathartique de la comédie, du poids de la mise en scène et de la projection publique. Melville récitant son discours dans un bus, entouré de quidams qui l’écoutent, perplexes et fascinés ; la troupe de cardinaux et de soldats suisses pénétrant dans le théâtre tandis que le public applaudit le pape en civil au balcon… Ces scènes, et bien d’autres, sont superbes, touchent le cœur d’un propos passionnant, qui synthétise et approfondit toute la thématique moretienne. Le film tire une dynamique particulièrement fructueuse de cette oscillation entre le pôle Moretti, bloqué dans l’enceinte du Vatican et ordonnateur d’une série d’occupations cocasses, et le pôle inquiet Melville, qui offre au récit de grands moments de dérive inquiète, nourrie d’une douce incertitude.

Le champ d’investigation politique de La Palombella Rossa, le questionnement moral et philosophique de La Messe est finie, le goût de la chronique à l’œuvre dans Le Caïman semblent se réunir dans ce film riche et ample, mis en en scène avec une rigueur et une inspiration permanentes. Les compositions ornementales du conclave, avec ses robes pourpres somptueusement ordonnancées au milieu des tapisseries de la chapelle Sixtine, obéissent ainsi à un régime de représentation qui butte sur sa propre évaporation. C’est l’image saisissante et réitérée du cardinal qui recule sur le balcon de Saint-Pierre, se dissolvant pour ne laisser place qu’à un trou béant entre deux rideaux rouges. Vacance du pouvoir, absence que Melville n’est pas en mesure de combler. A cet égard, le final est incroyable, fonctionnant en écho à celui, terrible, du Caïman. Moretti formalise un effondrement : après celui de l’Italie, sombrant dans les flammes d’un fascisme larvé, c’est celui de l’Église qu’il exprime à travers le choix de son pape dépressif, redescendu, à l’instar de ses cardinaux, parmi les hommes.

Habemus Papam est drôle et triste, inquiet et émouvant, limpide et complexe : c’est l’œuvre d’un des plus importants cinéastes de notre époque, au sommet de son art, et pour moi l’un des grands films d’une 2011 pourtant fertile en grandes et éclatantes réussites.

et celle de Strum (Paris) avec un avatar de Mastroianni :

J’ai beaucoup aimé Habemus Papam, davantage que ce à quoi je m’attendais.

Du point de vue de la construction et de la mise en scène, c’est une belle réussite. Le film trouve un équilibre typique de la comédie italienne entre la tragédie et le comique. J’ai trouvé que les scènes de comédie avec Moretti et les cardinaux faisaient respirer le récit, qu’elles lui donnaient ce charme un peu ironique et désabusé que j’affectionne dans le cinéma italien.

L’autre réussite du film tient à ses thèmes. Je dois avouer que le sujet du film (l’élection d’un pape qui ne veut pas être pape) ne m’intéressait guère. Mais Moretti, comme son personnage de psychanalyste censé redonner au pape la joie de vivre, est absolument athée. Non pas un de ces athées qui ont le goût du sacrée et qui tentent, peut-être par désir de croire, de filmer la foi ou la spiritualité au cinéma. Mais un athée qu’amuse suffisamment la liturgie religieuse pour s’en moquer gentiment, et dont il se sent en même temps suffisamment détaché pour ne pas non plus la mépriser. Lorsque Moretti visite le Vatican comme s’il s’agissait d’un parc d’attractions ou d’un supermarché de la foi, commentaires à l’appui, on rit de bon coeur, mais on ne sent chez lui nulle aigreur. D’ailleurs, la psychanalyse en prend aussi pour son grade.

Le sujet d’Habemus Papam n’est donc qu’un prétexte pour Moretti, qui poursuit ici sa réflexion sur le pouvoir et la comédie, dont il explorait déjà un versant dans le Caïman. Dans la relation de pouvoir corrompue dont parle Moretti, l’homme de pouvoir est un acteur, et les sujets ou citoyens, des spectateurs. En tant qu’acteur, l’homme de pouvoir perverti de Moretti prend au lieu de donner. Il attend des spectateurs-citoyens qu’ils lui donnent leur affection, ne le quittent jamais des yeux, comblent un manque. Ce que dit en creux Habemus Papam, c’est que ce devrait être l’inverse. L’homme de pouvoir, celui qui commande, devrait donner et guider et non prendre. Il devrait lui-même combler les vides des citoyens car lui-même n’est en manque de rien ; au contraire, il a un trop plein qu’il doit partager avec d’autres. Le cardinal Melville, choisi par ses pairs pour devenir Pape, comprend qu’il ne peut devenir Pape car au fond de lui, il est resté cet acteur qu’il aurait aimé être (au lieu de faire semblant toute sa vie d’être un cardinal), qui recouvre la joie de vivre quand il entend du Tchekov dans un hôtel, et qui n’est heureux que dans un théâtre ou au milieu d’une troupe de comédiens.

Ce que montre le film également, c’est que le Pape laisse des fidèles désemparés. Là aussi, le propos du film doit se comprendre comme dépassant la seule liturgie catholique. Ce ne sont pas seulement des fidèles sans Pape qui sont désemparés, c’est un doute général qui s’est emparé des italiens et des italiennes, qui ressentent davantage que de coutume le besoin d’être guidés et accompagnés par des hommes de pouvoir probes et à la hauteur de leur tâche. Si ces derniers ne le sont pas, alors ils doivent renoncer, tant leur tâche est immense. Cela, Melville l’a bien senti, il comprend qu’il est un acteur avant tout, et c’est tout à son honneur de renoncer. D’autres feraient mieux d’en faire autant. Suivez le regard de Moretti. En cela, le film de Moretti s’inscrit dans le présent et le réel, comme tous ses films.

Mais je ne voudrais pas donner du film une impression de trop grand sérieux. Tout cela est dit avec beaucoup de légèreté et de chaleur, et on rit souvent. 

3 commentaires sur “HABEMUS PAPAM

  1. J’ai bien aimé cette comedie dramatique de Nanni Moretti avec un excellent Michel Piccoli qui parle lui même en italien dans la VO.
    Le début est vraiment excellent mais la deuxième parti l’est un peu moins avec par ex. une partie de volley-ball qui s’étire un peu trop. A petite dose, je tolère assez bien Nanni Moretti acteur et dans ce film il est heureusement pas trop présent.
    Pour ceux qui ne connaissent pas encore le realisateur / acteur Nanni Moretti je le présenterai comme un hybride entre un Woody Allen plus amusant et un Jean-Pierre Mocky plus loufoque mais aussi politisé, contestataire et assez moyen acteur.

    J’ai posté la critique d’Alligator, la bande annonce en français VF (désolé je n’ai pas trouvé celle en italien VO) et j’ai ajouté en vert 2 autres commentaires détaillés de cinéphiles français.

  2. Ah? Curieux, ce que tu dis de son jeu. Je n’avais jamais envisagé qu’on puisse lui trouver un jeu médiocre. Bien entendu, c’est un ressenti avec tout ce que cela implique de subjectif, mais ça m’interpelle. Parce que c’est vrai qu’il a un jeu particulier. Mais je n’arrive pas à le trouver mauvais, ni même moyen. Au contraire, je le trouve net, plutôt précis. Et j’irais même jusqu’à lui trouver des accents buster keatoniens! Oui, il arbore souvent, si ce n’est tout le temps une face triste, mélancolique, en tout cas très souvent sérieuse, voire grave. Dans ce film-ci il me semble, (mes souvenirs commencent à s’éloigner) que justement la partie de volley est à ce propos étonnante, comme une petite parenthèse, où on le voit sourire. Mais peut-être que je me trompe?

  3. Oui tu te trompes et tu t’enfonces encore davantage en comparant Nani Moretti a Buster Keaton, il fallait le faire et tu l’as fait. 😆
    Je ne vais faire qu’une bouchée de l’Alligator pour mon petit déjeuner. :mrgreen:

    Disons que son jeu est meilleur que celui de JP Mocky et un peu dans le genre néo-réaliste de Jean-Pierre Léaud (adulte) sans son talent. A petite dose je tolère l’acteur Nanni Moretti assez bien mais je suis souvent d’accord avec ses idées et opinions politiques. il devrait rester davantage derrière sa camera et n’être pas le seul scénariste de ses films.

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